Allaitement
Allaiter demande plus que de la bonne volonté
En Suisse, presque toutes les mères commencent à allaiter après la naissance. Pourtant, beaucoup arrêtent plus tôt qu’elles ne l’avaient initialement prévu. L’étude « Becoming Breastfeeding Friendly Suisse » montre pour la première fois de manière systématique dans quels domaines la Suisse offre de bonnes conditions et où des obstacles structurels compliquent l’allaitement.
En Suisse, 97 % des mères commencent à allaiter après la naissance. À première vue, la situation paraît donc favorable. Mais lorsqu’on observe la durée de l’allaitement, le constat devient plus nuancé et moins réjouissant : en 2024, la durée médiane de l’allaitement exclusif était de 17,4 semaines. Parmi les raisons fréquemment citées pour un arrêt précoce de l’allaitement figurent une perception d’une production de lait insuffisante, l’épuisement ainsi que les difficultés à concilier allaitement et activité professionnelle.
Ces chiffres soulèvent une question qui va au-delà de la décision individuelle d’une mère : dans quelle mesure les conditions en Suisse permettent-elles réellement aux femmes d’allaiter avec succès lorsqu’elles le souhaitent ?
Évaluer systématiquement les conditions favorables à l’allaitement
C’est précisément là qu’intervient « Becoming Breastfeeding Friendly », ou BBF. Cette méthode fondée sur les données scientifiques a été développée par le Prof. Rafael Pérez-Escamilla et son équipe de la Yale School of Public Health, avec le financement de la Fondation Famille Larsson-Rosenquist. Elle ne considère pas la promotion de l’allaitement comme une tâche isolée relevant uniquement de certains professionnels ou établissements, mais examine dans quelle mesure les conditions politiques et sociales ainsi que le cadre du système de santé d’un pays soutiennent l’allaitement. En Suisse, BBF a été mis en œuvre pour la première fois sous la direction scientifique de la Prof. Susanne Grylka de la Haute école zurichoise des sciences appliquées (ZHAW). Le projet a été financé et soutenu sur le plan administratif par la Fondation Famille Larsson-Rosenquist.
À cette fin, 54 critères définis ont été examinés dans huit domaines d’action. L’analyse s’est appuyée sur la littérature et des documents ainsi que sur 20 entretiens menés avec des professionnels de la santé, des représentants du monde politique, de l’administration fédérale, de la recherche et d’autres secteurs. Un groupe d’experts a ensuite évalué les différents domaines et élaboré des recommandations concrètes.
Où en est la Suisse aujourd’hui ?
Le résultat est mitigé. Avec un indice BBF de 1,1 sur un maximum de 3 points, la Suisse n’est considérée que comme modérément favorable à l’allaitement. Des évaluations moyennes ont notamment été attribuées au cadre légal, à la formation et au conseil sur l’allaitement, ainsi qu’à la collecte de données sur l’allaitement et à l’évaluation des mesures de promotion de l’allaitement. En revanche, la volonté politique, le financement et la communication publique sur l’allaitement ont obtenu de faibles évaluations. L’analyse montre toutefois qu’il existe déjà des structures sur lesquelles il est possible de s’appuyer.
Douze recommandations pour la Suisse
L’étude a débouché sur douze recommandations. La recommandation principale porte sur l’élaboration d’une stratégie nationale en matière d’allaitement. Celle-ci doit définir les objectifs, les responsabilités, le financement, la communication et la mise en œuvre, et les intégrer dans un concept global. D’autres recommandations concernent notamment une meilleure visibilité sociale de l’allaitement, l’intégration des connaissances sur l’allaitement dans la formation des professions de santé concernées, une stratégie nationale de communication, une meilleure collecte de données, le renforcement du conseil en allaitement et en lactation ainsi que l’élaboration et la mise en œuvre de directives sur l’allaitement. L’analyse met également en évidence un besoin d’action au niveau du cadre légal. Par ailleurs, le Code international de l’OMS sur la commercialisation des substituts du lait maternel n’est, à ce jour, que partiellement inscrit dans la législation suisse. Les recommandations prévoient une mise en œuvre complète, un contrôle étatique ainsi que des sanctions clairement définies en cas d’infraction.
Les recommandations montrent avant tout une chose : la promotion de l’allaitement ne peut se limiter au conseil individuel auprès des mères. La réussite de l’allaitement, sa durée et le souhait de continuer à allaiter dépendent également des informations reçues, de la qualité de la collaboration entre les différents groupes professionnels, de l’existence d’offres de soutien adaptées ainsi que des conditions rencontrées lors du retour à la vie professionnelle.
Pour les conseillères et conseillers de l’organisation Petite Enfance, cette perspective est particulièrement pertinente. Ils accompagnent les familles à une période où de nombreux facteurs se croisent. Les questions liées à la quantité de lait, aux douleurs, à l’épuisement ou aux incertitudes ne se posent que rarement de manière isolée. Elles peuvent aussi être liées à la prise en charge après la naissance, à des informations contradictoires, au manque d’offres de suivi ou au retour imminent à l’activité professionnelle.
L’une des recommandations de BBF est ainsi explicitement consacrée au rôle des conseillères et conseillers en allaitement et en lactation. Elle propose notamment de renforcer la collaboration interdisciplinaire, d’organiser des discussions de cas régulières, de développer l’assurance qualité et de mieux ancrer le conseil en allaitement sur les plans structurel, financier et sociétal. Par ailleurs les connaissances relatives à l’allaitement devraient être intégrées de manière plus systématique dans la formation initiale et continue de toutes les professions de santé concernées.
De l’analyse à la mise en œuvre
La véritable valeur de BBF ne réside donc pas uniquement dans l’évaluation de la Suisse. L’indice de 1,1 n’est pas une fin en soi et ne constitue pas non plus un jugement sur le travail des différents professionnels. Il indique plutôt les domaines dans lesquels il est possible d’agir de manière particulièrement efficace afin d’améliorer la situation des femmes qui allaitent.
Cela implique aussi un changement de perspective. Il ne s’agit pas de convaincre davantage les femmes que l’allaitement est bénéfique, pour leur nouveau-né comme pour elles-mêmes. Le taux élevé d’initiation de l’allaitement montre que la volonté existe. Il faut surtout créer les conditions permettant aux femmes qui souhaitent allaiter d’être soutenues de manière fiable. L’enjeu consiste désormais à réduire l’écart entre ce souhait et la réalité du quotidien.
C’est précisément à cette interface qu’intervient également la Fondation Famille Larsson-Rosenquist. En tant que fondation suisse indépendante et d’utilité publique, nous œuvrons à transformer les connaissances scientifiques relatives à l’allaitement, au lait maternel et à la santé des femmes en solutions concrètes pour la pratique, les soins et la société.
En Suisse, BBF constitue une base importante pour ce travail. L’analyse doit désormais être suivie par la mise en œuvre. Une question centrale consiste à déterminer quelles propositions d’amélioration doivent être considérées comme prioritaires et comment elles peuvent être mises en œuvre de la manière le plus efficacement possible.
L’un des prochains axes de travail portera notamment sur l’allaitement au travail. Avec les acteurs concernés, il s’agira d’examiner les obstacles rencontrés par les femmes dans différents environnements professionnels et les formes de soutien concrètes que les entreprises peuvent apporter. Dans une prochaine étape, il sera également important d’identifier où se situent les principales difficultés des mères, des familles et de leur entourage, afin de déterminer ensuite les points les plus importants pour toutes les parties concernées.
Les douze recommandations de BBF marquent ainsi moins une conclusion qu’un point de départ : celui d’une Suisse où le souhait d’allaiter ne repose pas uniquement sur les épaules de chaque femme, mais est soutenu par des conditions appropriées dans les soins, la société et le monde du travail.
Auteure
Titulaire d'un doctorat en immunologie, Katharina Lichtner possède une longue expérience dans le secteur privé. Depuis sa création, elle est directrice générale de la Fondation Family Larsson-Rosenquist et est chargée de son développement stratégique et de son orientation internationale.
